28 mai 2026
Refus de remboursement du Kisunla (donanemab) : une décision incompréhensible !

Le 12 mars 2026, la Haute Autorité de Santé (HAS) a annoncé son refus d’accorder un accès précoce au Kisunla (donanemab), traitement développé par Eli Lilly and Company pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer au stade précoce. Quelques mois après l’avis favorable rendu par l’Agence européenne des médicaments en juillet 2025, la haute autorité française a estimé que les critères nécessaires à un accès anticipé n’étaient pas remplis. La Commission de la transparence a confirmé mardi 26 mai 2026 cette position en refusant également son remboursement.

Le Kisunla fait partie d’une nouvelle génération de traitements dirigés contre la protéine amyloïde impliquée dans la maladie d’Alzheimer. Il s’agit d’un anticorps monoclonal, destiné aux personnes atteintes d’une forme précoce de la Maladie d’Alzheimer sous réserve d’éligibilité. Son mécanisme d’action vise à éliminer les plaques amyloïdes présentes dans le cerveau, considérées comme l’un des principaux marqueurs biologiques de la maladie.

Les résultats de l’étude clinique de ce traitement montrent une réduction significative des dépôts amyloïdes cérébraux se traduisant par un ralentissement de l’évolution clinique de la maladie. Les données rapportent une efficacité relative d’environ 30 % sur le ralentissement du déclin cognitif sur une période de 18 mois, comparativement au placebo. Comme pour le Leqembi (lecanemab) avant lui, le traitement ne permet pas de stopper la maladie mais d’en ralentir la progression.

Il est important de souligner que ce traitement s’accompagne d’effets indésirables appelés ARIA (Amyloid Related Imaging Abnormalities), correspondant à des œdèmes ou micro-hémorragies cérébrales détectés à l’IRM. Environ 20 % des patients présentent ce type d’anomalie, le plus souvent asymptomatique, mais certaines complications peuvent être sévères : crises d’épilepsie, hémorragies cérébrales importantes, voire décès. Les personnes porteuses de deux copies du gène ApoE4 présentent un risque accru de développer ces complications, expliquant la raison de leur inéligibilité au traitement en Europe.

En raison de ces risques, le traitement nécessite des IRM réguliers, notamment durant les premiers mois de traitement, et une prise en charge dans des centres spécialisés.

Malgré tout, l’Agence européenne des médicaments (EMA) a autorisé le traitement pour les patients à un stade précoce de la maladie d’Alzheimer avec certaines restrictions, notamment l’exclusion des patients homozygotes ApoE4. Des positions similaires ont été adoptées par d’autres pays, par exemple au Royaume-Uni ainsi qu’au Canada.

En France, la HAS a toutefois estimé que le Kisunla ne présentait pas de bénéfice clinique suffisant et ne pouvait pas être considéré comme une innovation thérapeutique. Selon elle, l’amélioration clinique mesurée dans l’étude reste modeste, sans impact suffisamment démontré sur la qualité de vie et l’autonomie des personnes vivant avec la maladie. La HAS souligne également les incertitudes persistantes concernant les bénéfices à long terme ainsi que les risques importants liés au traitement. Enfin, les experts de la haute autorité française précisent que les contraintes organisationnelles imposées par ce médicament seraient trop importantes pour notre système sanitaire actuel.

Le 26 mai 2026, la Commission de transparence, chargée d’évaluer le Service Médical Rendu (SMR) et l’Amélioration du Service Médical Rendu (ASMR), a donc rendu un avis défavorable au remboursement du Kisunla et à son inscription sur les listes des collectivités (hospitalières) se traduisant par une impossibilité de prescrire et d’administrer le traitement sur le territoire français. Les raisons de cette décision sont multiples et malgré une reconnaissance d’une supériorité statistique par rapport au groupe placebo, la HAS estime que l’ampleur des effets observés reste modeste, non cliniquement pertinente et non significatif pour les patients dans leur vie quotidienne, malgré les retours d’expérience des cliniciens, des experts de la pathologie et des familles. La commission souligne également des limites méthodologiques jugées importantes dans les données disponibles, la plus importante étant la durée limitée à 76 semaines, remettant en cause l’intérêt à long terme du traitement, alors même que certains pays ont accès à des données s’étalant sur près de 3 ans. Enfin, les derniers points critiques portent sur une tolérance jugée préoccupante, notamment avec la survenue des ARIA, mais également sur le manque de démonstration de la pertinence de l’hypothèse amyloïde selon laquelle une réduction de la charge amyloïde se traduirait par une amélioration cognitive et fonctionnelle.

Ainsi, la Commission juge que les modifications du système sanitaire pour la mise à disposition de ce traitement ne sont pas pertinentes à la lumière des effets cliniques qu’ils attribuent au Kisunla.

Une décision qui soulève de nombreuses interrogations et une incompréhension du côté des familles.

Le Kisunla suscitait un réel espoir pour de nombreuses familles confrontées à une maladie pour laquelle les options thérapeutiques restent aujourd’hui extrêmement limitées. Bien qu’il ne constitue pas un traitement curatif, il représente l’une des premières approches capables d’agir directement sur un mécanisme biologique identifié de la maladie d’Alzheimer (l’accumulation des plaques amyloïdes).

Dans un contexte où plusieurs autorités de régulation internationales ont estimé que ce traitement présente un rapport bénéfice/risque favorable et où son utilisation est déjà autorisée dans plusieurs pays du monde, cette décision ostracise la France des innovations thérapeutiques existantes, creusant encore plus le fossé entre les pays considérant la maladie d’Alzheimer comme un enjeu majeur de santé publique, et les autres dont la France fait malheureusement partie.

En absence de solution thérapeutique même modeste, nous nous exposons à une inégalité d’accès sans précédent, contraignant les personnes aujourd’hui éligibles à ces traitements à devoir quitter la France pour espérer pouvoir recevoir des soins qui leur permettrait de bénéficier de quelques mois voire quelques années de vie avec une autonomie préservée. Nous ne parlons pas ici de chiffres, de statistiques ou de pourcentages, mais de personnes confrontées à un quotidien difficile et anxieux contre lequel ils n’ont que peu de recours.

Cette décision prouve, à nouveau, l’étendue de la méconnaissance de ces maladies, de leur répercussion sur le quotidien des personnes malades et de leurs proches aidants. Lors des auditions, les représentants des familles n’ont que 5 minutes pour exposer leur positionnement rendant impossible la compréhension de la vie réelle des personnes concernées, de leurs espoirs et de leur désarroi face à des décisions qui vont à l’encontre des ambitions d’un pays qui souhaite devenir le leader en termes de recherche et d’innovation dans le domaine de la maladie d’Alzheimer.

Innovation thérapeutique et ambitions françaises : une contradiction ?

Ainsi le positionnement de la HAS contraste fortement avec le souhait du gouvernement exprimé dans la Stratégie nationale des maladies neurodégénératives 2025-2030. En effet, dans cette dernière, la France affirme vouloir renforcer la recherche et l’innovation afin de redevenir un acteur international majeur dans ce domaine. Le refus d’accès au Leqembi, puis au Kisunla, nous interroge donc sur la place accordée à l’innovation thérapeutique dans notre pays, notamment lorsque aucune alternative curative n’existe. De surcroit, en juin 2018, la France était devenue l’un des trois pays européens à ne plus rembourser les traitements symptomatiques, pourtant toujours prescrits.

Notre position associative

France Alzheimer et maladies apparentées prend acte de cette décision avec une lassitude teintée d’exaspération. Malgré des témoignages explicites de personnes vivant avec la maladie d’Alzheimer, les conseils et les avis d’experts français reconnus à l’international et les décisions positives de nombreux organismes sanitaires dans le monde, dont l’Agence européenne du médicament, la HAS choisit de priver la France et ses citoyens d’un espoir thérapeutique scientifiquement avéré et disponible dans plusieurs régions du monde depuis maintenant plusieurs années.

Pour les personnes malades éligibles aujourd’hui à ce type de traitement ainsi que leurs familles, cette décision représente une perte de chance colossale et incompréhensible. Il n’y aura probablement pas d’autres candidats médicaments pour la France avant 2029. Un constat lourd de conséquences lorsque l’on vit avec une maladie neuroévolutive et que chaque jour diminue votre fenêtre d’éligibilité à ces traitements innovants.

Il ne serait pas étonnant de voir l’investissement des laboratoires de recherche reculer devant les avis négatifs successifs de la HAS, risquant ainsi de diminuer le nombre d’études cliniques qui seraient disponibles en France et accessibles aux patients français.

Malgré sa déception, France Alzheimer continue de soutenir les familles tout au long des épreuves qu’elles ont à traverser, et reste à la disposition de la HAS si elle souhaite approfondir sa connaissance de la maladie d’Alzheimer et de ses répercussions dans la vie réelle. Il est indispensable que, dans ce cas comme dans tant d’autres, l’expertise tienne compte de l’expérience et que nous avancions collectivement, selon les principes fondamentaux de la démocratie sanitaire.