18 mars 2026
Quand Alzheimer fait oublier la langue apprise

La maladie d’Alzheimer et les maladies apparentées ne connaissent pas les frontières. Elles sont présentes dans le monde entier. Et avec le vieillissement de la population, le nombre de personnes atteintes par ces pathologies ne va faire que croître ces prochaines décennies.

Ces maladies ne sont pas simples à accompagner pour les proches et pour les professionnels des secteurs médical et socio-médical. Les symptômes sont multiples, mais parmi eux, figure toujours la perte de la mémoire immédiate. La personne malade va remonter le temps de sa mémoire, et cela peut poser un problème bien concret pour les personnes d’origine étrangère installées en France au cours de leur vie : la perte de la langue apprise.

Comment faire lorsque l’être cher, malade, ne parle plus et ne comprend plus le français ? Quand il ne parle et ne comprend plus que l’arabe, le portugais, l’espagnol, l’anglais ou le mandarin ?

La débrouille en Seine-Saint-Denis

Denise Lauprêtre, présidente de l’association France Alzheimer et maladies apparentées de Seine-Saint-Denis, département le plus multiculturel de France, connaît bien cette problématique. « C’est problématique pour les visites chez le médecin, le neurologue, pour les aides à domicile, les accueils de jour, l’Ehpad… pour tout. Parfois, la personne qui a appris le français et qui tombe malade est la seule au sein du couple qui parle français », explique Denise Lauprêtre.

L’association fait ce qu’elle peut. « Nous avons la chance dans notre association départementale d’avoir des bénévoles qui parlent arabe, espagnol et anglais. Nous essayons d’aider les familles, de les aiguiller, de les orienter. »

Souvent, ce sont les enfants de ces familles qui contactent l’association. « Ils sont allés à l’école ici, ils parlent bien français. Ce sont parfois des médecins, des avocats… Ils arrivent avec leurs parents à l’association et l’enfant ou les enfants font la traduction. Ils suivent aussi parfois la formation des aidants. L’autre jour, des parents qui étaient venus chez nous avec leur enfant sont revenus pour nous offrir des chocolats. »

Denise Lauprêtre explique qu’elle s’appuie sur son réseau et aussi sur les familles qui ont pu être aidées par France Alzheimer Seine-Saint-Denis par le passé. « Ça, c’est une stratégie qui fonctionne bien. Je m’explique : si nous recevons une famille qui ne parle pas ou plus français, qu’ils parlent indien par exemple, nous les invitons à contacter une famille indienne que nous avons déjà pu aider et dont un des membres parlait français. »

La présidente de France Alzheimer 93 explique que des familles sont parfois tentées à l’idée de retourner dans leur pays natal, ou de confier leur proche malade à de la famille ou à un établissement dans ce pays, où tout semblera plus familier à la personne malade. Ce choix peut sembler adéquat tant la question des repères est essentielle. Les repères rassurent. Mais cette option est bien souvent très compliquée à mettre en oeuvre pour les familles. Elle peut aussi être très onéreuse. « Et puis, ça ne marche pas toujours. Les pays changent en plusieurs décennies. Les familles qui ont quitté le pays où elles sont nées ont aussi pu le faire pour une bonne raison et elles n’ont pas forcément envie d’y retourner. C’est au cas par cas, je dirais. »

En Dordogne, là où se sont installés de nombreux Britanniques

Dans le département de la Dordogne, ce territoire abrite de nombreux Britanniques, âgés surtout, qui ont acheté une maison il y a plusieurs années, plusieurs décennies, pour y passer leur retraite. Le mouvement a commencé dans les années 1960 et il s’est intensifié depuis deux décennies.

« La question de la langue que l’on a apprise et que l’on n’oublie est une réelle problématique », glisse Geneviève Demoures, présidente de France Alzheimer Dordogne et vice-présidente de l’Union nationale France Alzheimer et maladies apparentées. « En Dordogne, nous avons par exemple une communauté portugaise bien intégrée, qui est là depuis plus longtemps que les Britanniques, et qui parle français. Si la maladie d’Alzheimer survient dans une famille, nous avons sur notre territoire des aides à domicile qui parlent portugais. Les Britanniques, eux, sont souvent très isolés. Il arrive même que certains ne parlent toujours pas français. Ils ont souvent vendu leur habitation outre-Manche pour s’installer ici. Ils n’ont pas la possibilité de retourner au Royaume-Uni. Et puis, là-bas, le coût des soins de santé, c’est autre chose qu’en France. »

France Alzheimer Dordogne tente alors d’aider ces personnes, en les écoutant, en les orientant. « Nous avons une bénévole anglophone, Penelope, et notre secrétaire, Susie, est également anglophone. »

L’association a reçu un chèque en 2023 et elle a utilisé cet argent pour traduire et imprimer des documents de France Alzheimer en anglais. Début octobre, elle a reçu un nouveau chèque, cette fois de l’association Amitiés franco-britanniques ribéracoises, qui organise des événements dans la région de Ribérac, au bénéfice d’associations. « Nous allons essayer de monter un café mémoire en anglais du côté de Ribérac », glisse Geneviève Demoures. « Nous n’avons pas de psychologue anglophone mais une professeure d’université mariée à un Écossais a accepté de traduire au besoin. Quant à la bénévole de France Alzheimer du binôme pour cette action, ce sera Penelope, une anglophone donc. Nous allons commencer avec ce café mémoire, puis nous allons peut-être continuer avec une action de convivialité, comme un week-end, où nous allons apprendre à nous connaître. Puis, des francophones pourraient nous rejoindre. »

« La maladie crée du lien, finalement »

« Vous savez », poursuit notre interlocutrice, « quand nous avons reçu ce chèque de l’association Amitiés franco-britanniques ribéracoises, je leur ai expliqué qu’Alzheimer est présenté comme une maladie de la rupture lien, de l’isolement. Mais dans ce cas, c’est finalement l’inverse qui se produit. La maladie nous rapproche, Français et Britanniques. Elle crée du lien. Elle fait que nous allons essayer de mener des projets, ensemble. »